Les 5 facteurs de la qualité de vie au travail des dirigeants d’entreprises sociales

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Le 18 novembre dernier, Ronalpia soulevait pour la première fois la question de la qualité de vie au travail des dirigeants d’entreprises sociales au cours d’une table ronde en ligne. Accompagnateur, coach, psycho-sociologue, financeur, entrepreneur.e.s, époux.ses d’entrepreneurs… les témoignages ont permis de mieux comprendre les cinq dimensions qui déterminent le bien-être ou le mal-être de ces intrépides qui entreprennent pour les fragilités.

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De nobles causes, une grande motivation, de belles valeurs… L’économie sociale et solidaire attire les vocations. Les dirigeants d’entreprises sociales portent des projets si motivants qu’ils y consacrent une énergie folle. Cela suffit-il à leur bonheur ?  Pas sûr. Selon le Baromètre national sur la Qualité de Vie au Travail dans l’ESS menée par Chorum et CSA, 37 % des dirigeants et 47 % des salariés d’entreprises sociales estiment que leur qualité de vie au travail s’est dégradée au cours des trois dernières années.

Le chiffre est suffisamment alarmant pour que Ronalpia décide de soulever la question, avec la complicité de l’Association régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract) d’Auvergne-Rhône Alpes et AG2R La Mondiale. Le 18 novembre dernier, un webinaire rassemblait donc près de 70 personnes autour d’entrepreneurs, de coachs et d’experts pour un premier échange sur cette question peu abordée.

La qualité de vie au travail est une notion introduite en France il y a une dizaine d’années. « Autrefois, on partait du principe que le travail était un risque et qu’il fallait s’en protéger, note Béatrice Baudo, psycho-sociologue à l’Aract. Avec la notion de qualité de vie au travail, on part du principe que le travail a une capacité de développement. »

Alors, risque ou épanouissement ? Plusieurs facteurs seront décisifs pour faire pencher la balance. Béatrice Baudo distingue la part individuelle, celle de l’organisation, celle des relations, celle de l’environnement et celle du contenu du travail.

1. La part individuelle

Le dirigeant d’entreprise sociale est avant tout une personne. Il ne gère pas qu’un compte de résultat, il gère aussi ses propres émotions, et a besoin de tirer une satisfaction personnelle de son travail. Il a décidé de s’investir dans un projet d’utilité sociale, mais il a aussi une vie de famille, des amis, des loisirs… Comme pour tout autre métier, il lui faut trouver son propre équilibre entre vie privée et vie professionnelle. A chacun le sien. James Faricelli, qui dirige Alyl sécurité, une entreprise sociale de soixante salariés, est plutôt du genre à rester en mode actif sept jours sur sept : « A certains moments je vais m’occuper de ma famille et de ma vie privée. A d’autres, il faudra que je sacrifie des week-ends ou des vacances, confie-t-il. Je dirais même que quand ma femme et mes ados sont en train de faire leur vie, moi je m’ennuie et j’ai tendance à travailler le week-end. J’en ai besoin, c’est ma passion ! Me contraindre à ne pas travailler en week-end me déséquilibrerait plus qu’autre chose. Mais si j’en ai besoin, je coupe et je me ressource en famille. »

Anne-Gaëlle Clot-Colin, elle, est l’épouse de Renaud Colin, fondateur d’Addbike. Un temps associée avec son mari, elle a depuis passé la main. « L’entreprise sociale est un projet qui envahit la maison. Quand nous étions associés, on en parlait tout le temps. Il n’y avait plus de temps pour la vie de famille. L’un devait rester garder les enfants quand l’autre était parti pitcher les investisseurs. Pour nous, c’était plutôt bien vécu, car la décision d’entreprendre avait été prise ensemble. »

Stéphanie Herrbach, créatrice d’Helpy, cumule les rôles d’aidante d’une personne en perte d’autonomie, de maman et d’entrepreneuse sociale. « Parfois, les délais pour les démarches administratives ou appels à projets sont extrêmement courts. Il faut savoir que nous les aidants occupons 40 à 50 % de notre temps pour la situation de notre proche fragile. »

« Si on veut sauver la planète, encore faut-il prendre soin de soi-même. »

Dans d’autres cas, l’envahissement de la vie personnelle peut s’avérer délétère. Gaspard Lathoud, coach professionnel et fondateur du cabinet de coaching Les Oranges vertes, raconte le cas d’un entrepreneur social quadragénaire qui n’arrivait pas à s’arrêter de travailler : la journée, le soir après 21 heures, le week-end, en vacances. « Cet homme me disait qu’il se mettait en colère contre ses enfants, ne voyait plus sa femme…, raconte Gaspard Lathoud. Et d’affirmer : Je suis convaincu qu’on peut s’entraîner à savoir s’arrêter et s’écouter, se prendre des temps de ressource et prioriser. Soyez votre propre manager bienveillant ! »

Partant du principe que « si on veut sauver la planète, encore faut-il prendre soin de soi-même », le coach conseille alors de bâtir son agenda à l’envers. On commence par un planning annuel pour avoir une vue globale sur son projet. Ensuite, on cale des points mensuels avec un mentor pour mesurer le chemin parcouru. Puis on organise sa semaine en partant d’un planning vierge et en positionnant d’abord les temps de ressources : aller courir deux fois par semaine ou tout autre activité équilibrante, prendre le temps d’être présent le soir pour les enfants… « Je vous assure qu’il vous restera beaucoup de temps dans la semaine pour faire du commercial, de l’administratif, du financement… Vous arriverez peut-être même à trouver du temps pour vous-même ! »

 

 

Comme beaucoup de rôles à responsabilités, les entrepreneurs sociaux font face à une charge de travail intense avec des moyens souvent limités. Il faut apprendre à gérer les flux, et à faire plusieurs métiers en même temps.  

Théo Noguer, de l’entreprise Solivet, a été victime de son succès. « Nous avons eu bien plus de sollicitations que prévu, mais nous avons fait le choix de ne pas en rejeter, alors que nous sommes seulement un et demi sur le projet. » Pour eux, l’activité démarre sur les chapeaux de roues alors qu’ils doivent encore aller chercher des aides et faire les premières embauches. Le problème crucial dans ce cas : savoir dégager des priorités. « On a la tête dans le guidon, reconnaît Théo Noguer. Nous avons besoin d’être mentorés pour prioriser. C’est l’intérêt d’être accompagnés par Ronalpia ! »

L’accompagnement au démarrage est en effet un déterminant fort de la réussite des projets et du succès des dirigeants. Mais quand les projets atteignent la phase de maturité, il faut être capable de passer la main. « C’est là que la capacité à s’entourer et à fédérer devient déterminante, indique Gaspard Lathoud. Quand on était habitué à être un homme-orchestre, il faut apprendre à devenir un super chef d’orchestre. Un client m’a confié avec du recul que le plus beau jour a été quand il a pu recruter son directeur administratif et financier. »

« Nous avons besoin d’être mentorés pour prioriser. C’est l’intérêt d’être accompagnés par Ronalpia. »

L’économie sociale et solidaire a toujours été un laboratoire de nouvelles pratiques managériales. Management horizontal, sociocratie… sont de nouveaux modèles agiles qui peuvent permettre aux organisations de développer la satisfaction des équipes. Vincent Bonnier, fondateur de Covoiturage simple, est adepte de la « slow enterprise ». Comme son nom l’indique, il érige la simplicité en modèle d’organisation. « Selon la loi de Pareto, 80 % des choses auxquelles on passe du temps sont inutiles. Tant qu’on ne fait pas la demande, je ne rajoute donc pas de fonctionnalités superflues à mon offre. Je vérifie d’abord qu’un besoin est réellement un besoin. On n’est pas dans temps réel, plutôt dans la qualité. C’est cette relation de patience qui me permet de filtrer les priorités. »

Vincent Bonnier
Vincent Bonnier, fondateur de Covoiturage simple.
 

 

Les parties prenantes, les collègues et les pairs apportent un regard important pour le bien-être et la santé d’une personne au travail. Convivialité, bonne ambiance, sens du collectif et reconnaissance sont fondamentaux. Pourtant, bien souvent, l’entrepreneur est seul.

« Je trouve dur de le savoir seul, confie Anne-Gaëlle Clot au sujet de son mari. Seul face à la responsabilité sociale que représente le fait d’avoir des employés, de ne jamais lâcher même pendant les vacances… tout est tourné vers lui. On a envie de mettre sur pause, mais quand on n’a pas d’associé, on ne le peut pas forcément. »

Certains ne détestent pas cette solitude du dirigeant, lorsqu’elle est un corollaire de l’indépendance. Selon Gaspard Lathoud, « il y a un paradoxe chez les entrepreneurs sociaux : souvent, ils se lancent car ils ont besoin d’être libres. Mais la liberté ne va pas sans ce sentiment de solitude qui peut être très fort. »

Yann Lemoine
Yann Lemoine, fondateur des Biens en Commun.
 

Yann Lemoine, fondateur des Biens en commun, le vit au quotidien. « On ressent la solitude dans deux circonstances particulières : au moment de la prise de décision ; ou bien au moment où on a une baisse de moral, de motivation. Là, ça rajoute un poids car personne ne va être là pour nous rebooster. »  Pour lui, il est essentiel de s’entourer d’un réseau qui permet d’échanger, même sans objectif opérationnel. « Il est clé de s’entourer, confirme Gaspard Lathoud. Personnellement, je me suis entouré de sept personnes : mentor, superviseur… Mais ça demande de l’humilité, l’humilité de dire qu’on a besoin des autres. On n’est pas des super-héros ! » Renaud Colin, d’Addbike, a lui aussi su s’entourer en adhérant au réseau Entreprendre, puis en fondant un cluster où les entreprises coopèrent et le soutiennent.

Et pour que quelqu’un d’autre fasse le premier pas sans attendre la prise de conscience d’un besoin d’aide, Yann Lemoine rêve aussi d’un mentor qui irait voir le porteur de projet de manière proactive.

 

 

Les facteurs de la qualité de vie au travail sont aussi externes. Les résultats des projets réussis pour les clients, les financeurs, les bénéficiaires affectent également la qualité de vie. Et bien sûr, plus que jamais, il y a la conjoncture.


Le projet L’Emprunte, de Baptiste Constantini et Thomas Vinot, a pâti de la crise sanitaire. « L’incertitude de l’entrepreneur existe lorsqu’on entreprend, mais en 2020, cela a été exacerbé. On a eu l’impression d’aller au gré du vent. » Le premier confinement a remis en question leur premier projet. Alors qu’ils avaient repris leur développement commercial pendant l’été, le second confinement a remis leur démarche entre parenthèses. « Et maintenant, la fin de nos droits au chômage nous fait nous poser la question du fait de développer un projet sans pouvoir nous financer personnellement ! »

Le parcours semé d’embûches de Baptiste Constantini et Thomas Vinot.
 

Pour résoudre cette équation, Baptiste et Thomas auraient besoin de solutions de financement plus agiles « sous forme de bourses qui pourront payer le travail réalisé par l’entrepreneur sans avoir à avancer des frais ». Une autre solution serait de bénéficier « d’un mentorat avec un suivi régulier de la part d’une grande entreprise qui serait aussi la première cliente ».

Bien qu’il soit mis plus rapidement sur la voie du décollage, Théo Noguer constate lui aussi un décalage entre ses besoins et la logique des financeurs : « Le problème est que les subventions et appels à projets sont fléchés sur l’investissement, rarement sur les ressources humaines ou le fonctionnement. » Stéphanie Herrbach, elle, plaide pour une meilleure prise en compte par les financeurs de la situation des aidants entrepreneurs.

La relation aux pouvoirs publics et financeurs apparaît en effet dans l’étude Chorum comme le facteur qui tire le plus vers le bas la qualité de vie au travail chez les dirigeants d’entreprises sociales.

En tant que financeur, Jacky Billon-Grand, responsable du développement de l’action sociale chez AG2R La Mondiale, a bien compris le besoin de rectifier le tir. « Il est vrai que certains entrepreneurs ont besoin d’un coup de pouce rapide pour une courte période. Il est difficile de faire des plans à trois ans quand on ne sait pas si on existera encore dans deux mois. Face à cela, notre mode de fonctionnement est parfois trop administratif. Nous devons chercher à adapter notre aide pour que ce type de projet puisse exister, dans une relation de confiance. »

Quoi qu’il en soit, Béatrice Baudo invite les entrepreneurs à assumer leur position originale : « Vous êtes dans un champ d’innovation avec nouveaux modèles économiques. Vous n’êtes donc pas forcément être dans les bonnes cases. Ça ne va pas changer dès demain ! Il s’agit de passer d’une relation de bénéficiaire ou de fournisseur à une notion de partenariat avec un co-engagement. Vous attendez d’eux quelque chose de plus engageant qu’un simple chèque ! Ça passe par le dialogue, l’explication. »

 

 

C’est le principe même de l’économie sociale et solidaire : le sujet autour duquel on se mobilise doit faire sens pour soi comme pour la société ! Là est d’ailleurs pour bien des entrepreneurs la raison essentielle pour se mobiliser.

Malgré la dégradation constatée ces dernières années, 85 % des dirigeants de l’économie sociale et solidaire éprouvent de la satisfaction au travail. « C’est sûrement dû au fait que le travail fait sens, on se sent utile, interprète Béatrice Baudo. Cela vient compenser les difficultés rencontrées. Ce sentiment d’utilité, qui est en hausse, est mis en avant comme le premier facteur qui tire la qualité de vie vers le haut. Dans les autres secteurs d’activité, ce facteur n’apparaît pas comme un facteur de qualité de vie au travail, mais au contraire comme un manque. »

« Notre projet social coûte environ 150 000 euros. Pour mon banquier, ça n’entre dans aucune case, mais c’est 300 000 euros de coûts évités à la collectivité. »
JAmes Faricelli, accompagnateur Ronalpia
James Faricelli
Alyl sécurité

Cependant, ce projet social peut aussi être source de tensions : alors qu’une entreprise conventionnelle peut considérer qu’elle a réussi dès qu’elle est rentable, l’entreprise sociale doit être capable de prouver son impact social en plus de sa pérennité économique.

En effet, d’un point de vue strictement financier, le projet social coûte cher. Depuis 13 ans, l’objectif premier de l’entreprise de James Faricelli, qui œuvre dans le secteur de la sécurité incendie, est avant tout « l’insertion en CDI temps plein de personnes discriminées par l’emploi ». « Notre projet social consiste à former et amener des personnes au chômage vers l’emploi. Cela coûte environ 150 000 euros. En tant que SAS, même avec l’agrément Esus, on n’a pas droit aux subventions, ça se retrouve donc dans notre bilan bancaire. Quand je vais voir mon banquier, on n’entre dans aucune case ! Pourtant, cela rapporte aux collectivités l’équivalent de 300 000 euros de coûts évités. C’est une bataille de tous les jours ! »

L’étude Chorum pointe ainsi des « injonctions contradictoires » dont l’entrepreneur social serait l’objet. « Il y a une sorte de dissonance quand on est utile, qu’on a un travail qui génère des externalités positives mais que les contraintes sont trop fortes et qu’on manque de reconnaissance », remarque Béatrice Baudo.

Ce qui tire vers le BAS la qualité de vie au travail dans l’ESS

  1. La relation aux pouvoirs publics et financeurs.

Et pour les salariés :

  1. Un changement d’organisation.
  2. Les moyens humains et financiers.
  3. L’ambiance de travail : charge, injonctions contradictoires.

Ce qui tire vers le HAUT la qualité de vie au travail dans l’ESS

  1.  Le sentiment d’utilité.
  2.  Un cadre et une ambiance agréables.
  3.  De bonnes relations au travail.
  4.  L’autonomie.
  5.  La qualité du management.

 

Baromètre Chorum 2019

En conclusion, tout le monde s’accorde à le dire : l’équation personnelle du dirigeant est une condition essentielle de la réussite des entreprises sociales. C’est pour cette raison que, dans ses programmes d’incubation, Ronalpia intègre du coaching individuel, en plus de l’accompagnement stratégique dédié au projet d’entreprise. L’association souhaite d’ailleurs aller plus loin dans la prise en compte de ce sujet dans l’ensemble de ses accompagnements.

Avant toute chose, Béatrice Baudo prône la parole comme moyen de désamorcer les tensions : « Il est important de s’écouter, écouter son environnement par rapport à soi pour pouvoir mettre des limites. Cela suppose d’exprimer ses émotions et ses difficultés. Il faut dialoguer avec son entourage personnel autant que professionnel, voire avec ses parties prenantes. Il est très important d’avoir des relations avec des personnes extérieures avec qui une relation de confiance est tissée. On est plus forts quand on trouve des solutions par le dialogue. C’est du bon sens, mais c’est essentiel ! »