Commerce de proximité : et si nous changions de regard ?
Dans les villages, face aux fermetures de commerces et à la vacance des locaux, on pourrait être tenté de chercher à recréer ce qui existait hier. Et si nous cherchions plutôt à comprendre les besoins d’aujourd’hui pour mieux y répondre ? C’était l’objet d’une table ronde que nous avons organisée en juin 2026.
Les intervenant·es
Caroline Vernay, architecte et urbaniste, fondatrice de l’agence Dispo.
Anaïs Piolet est également urbaniste pour la société foncière rurale et solidaire Villages Vivants.
Maxime Villemagne a repris le café-bar du village de Grammond pour y proposer toute une palette de services et d’animations.
Mélanie Monterymard, de Bouillon Champêtre, accompagne des collectivités et des porteurs de projet pour créer des commerces multiservices en zone rurale.
Dans un commerce de village, c’est souvent la fonction marchande d’un qui retient l’attention. Pourtant, derrière une boulangerie, un café ou une épicerie se cachent bien d’autres usages : des services du quotidien, des espaces de rencontre, des lieux d’animation ou encore des repères dans la vie locale. C’est à partir de ces besoins que les participants de notre table ronde « Commerce de proximité : et si on changeait de point de vue ? » ont partagé leurs expériences et leurs pistes d’action.
N'attendons pas le messie : jouons collectif !
Lorsqu’un commerce ferme dans un village, la réaction est souvent la même : il faut trouver un repreneur. Pourtant, cette approche ne suffit plus toujours. Pour Anaïs Piolet, les difficultés actuelles traduisent avant tout « la fin d’un modèle » économique et social.
Pendant longtemps, les commerces reposaient sur une forte implication familiale, un travail invisible peu rémunéré, souvent par les femmes, et des amplitudes horaires considérables. Aujourd’hui, les modes de vie ont changé, les attentes des entrepreneurs aussi.
Face à cette évolution, la tentation pourrait être de regretter un âge d’or disparu. « Arrêtons d’attendre le messie », résume Anaïs Piolet.
Selon elle, la pérennité des commerces de proximité repose désormais davantage sur la coopération entre collectivités, habitants et porteurs de projet. Il faut cultiver la force du collectif pour soutenir les projets.
Du théâtre à la quincaillerie
Pour Anaïs Piolet, « Quand la boulangerie ferme, on se rend compte que c’était bien plus qu’une boulangerie ». Alors c’est quoi, au juste ? Selon les personnes présentes dans l’assistance, c’est d’abord du lien social : un lieu où l’on échange, où l’on croise ses voisins. C’est aussi un lieu où l’on trouve un service sans parcourir des kilomètres en voiture.
Pour Caroline Vernay, cette réflexion invite à regarder autrement les locaux vacants. Elle préfère d’ailleurs parler de locaux « disponibles ». L’objectif n’est pas forcément de remplacer un commerce par le même commerce, mais de réfléchir à ce qui peut créer de l’animation et de la vie dans un centre-bourg.
Une ancienne quincaillerie peut ainsi accueillir une compagnie de théâtre, un local devenir un lieu associatif ou culturel. L’enjeu n’est pas uniquement l’occupation du bâtiment, mais ce qui se passe derrière la vitrine et ce que cela apporte au territoire.
Pour être attractifs soyons hybrides !
Mélanie Monterymard confirme la pertinence de cette approche. Pour elle, de nombreuses communes veulent implanter un commerce sans avoir suffisamment travaillé les besoins locaux ou identifié le futur porteur de projet. « Plus on implique tôt les habitants, plus le démarrage est facile et plus le projet est durable. »
Son expérience montre que les modèles les plus solides sont souvent hybrides. Dans les petites communes, un restaurant seul ou un commerce seul peine parfois à trouver son équilibre. En revanche, lorsqu’on combine plusieurs usages — restauration, dépôt de pain, épicerie, services ou animations — le lieu devient plus attractif et plus viable économiquement.
Comprendre ce qui fait la vie d'un village
Le multiservice, Maxime Villemagne le pratique au quotidien depuis six ans à Grammond, dans la Loire. Ancien jardinier-paysagiste, il reprend le café du village avec une conviction simple : en faire un lieu de vie avant d’en faire un commerce.
Dépôt de pain, produits d’épicerie, ateliers tricot, soirées jeux ou événements associatifs viennent progressivement compléter l’activité. « Je voulais vraiment que ce soit un lieu de vie », explique-t-il.
Pour Maxime, « chaque village a son âme ». Afin de garantir la réussite d’un projet, il insiste sur l’importance de comprendre les habitudes locales, la vie associative ou encore les moments qui rythment la vie du village.
Au fond, la réussite d’un commerce de proximité ne se mesure pas seulement à son chiffre d’affaires. Elle se lit aussi dans les souvenirs qui s’y créent, dans les rencontres qu’il permet et dans l’attachement que les habitants développent à ce lieu. L’objectif est de donner aux habitants « envie de revenir » et de faire en sorte qu’ils se sentent « comme chez eux ».
En résumé, la question n’est peut-être plus seulement de sauver des commerces, mais de créer des lieux utiles, vivants et adaptés aux modes de vie d’aujourd’hui. C’est sans doute là que se joue l’avenir de nombreux centres-bourgs.