Tous à l'eau ! Pour une gestion innovante et collective de la ressource
Territoires-éponges, bassins versants, engendrement… Le 7 octobre, nous avons réuni des acteurs isérois au lac de Paladru pour partager des solutions d’avenir sur l’eau.
Au-delà d’une gestion rigoureuse des réseaux, des acteurs passionnés développent des solutions pour des territoires qui retiennent davantage l’eau dans les sols. Pour y parvenir, ils prônent une approche collective qui repose sur la mobilisation concertée des acteurs publics, privés et associatifs.
Face au changement climatique, entreprises, agriculteurs, collectivités et habitants se trouvent aujourd’hui face à des tensions d’usage croissantes. Les solutions ne se résumeront pas à des arbitrages administratifs ou à des aménagements techniques. Elles appelle des actions de coopération territoriale.
C’est tout l’enjeu des initiatives qui émergent en Isère, où s’inventent de nouvelles formes d’engagement croisant science, droit, ingénierie des sols et participation citoyenne.
Sécuriser la ressource et accroître les champs d'action au Pays Voironnais
Loïc Meyer.
Pour ouvrir le panorama, Loïc Meyer, en charge de l’eau potable, de l’assainissement et des eaux pluviales à la communauté de communes du Pays Voironnais, rappelle la réalité de la gestion publique.
Entre la protection physique des parcelles pour prémunir les captages des risques de pollution et la nécessité absolue de préserver une ressource limitée, la collectivité pilote un cycle de l’eau sous tension.
« On est sur le niveau d’alerte maximum, le niveau de crise défini par le département, qui concerne tous les usagers de l’eau : agriculteurs, exploitants ou industriels », indique Loïc Meyer.
Afin d’« accroître les champs d’action », la réponse impose une démarche prospective rigoureuse : recherche active de fuites sur le réseau public, limitation des usages, interconnexions sécurisées avec les territoires voisins (Bièvre Est, Grenoble Alpes Métropole) et prospection de zones sous-exploitées. Ainsi, une gestion rigoureuse des réseaux s’impose plus que jamais.
Redonner la parole au vivant et réinventer le droit : le Parlement de la rivière Isère
Porté par Philippe Dubois, le Parlement de la rivière Isère explore une approche qui s’inspire d’expériences menées au fil de la Loire, de la Creuse ou de la Moselle. L’idée est de faire de la rivière non plus un simple objet d’exploitation ou d’absorption des effluents, mais un sujet de droit doté d’une personnalité juridique.
« Nous pensons que la rivière a une valeur intrinsèque en soi qui nécessite d’être reconnue au niveau du droit », dit Philippe Dubois.
Pollutions, prélèvements massifs… Pour les promoteurs du Parlement, la vision souvent trop cloisonnée que portent les institutions ne réussit pas toujours à préserver la ressource. Leur démarche citoyenne et sensible rassemble chercheurs, hydrologues, artistes et associations pour vulgariser la donnée scientifique et restaurer un attachement sensible au cours d’eau.
Son objectif à terme : déposer un projet de loi effectif, appuyé par de grands élus locaux, pour formaliser les droits de la nature et reconnaître juridiquement le peuple de la rivière, humain et non-humain.
Philippe Dubois.
Co-construire à l'échelle des bassins versants : Pour une hydrologie régénérative (PUHR)
Maryse Perrier-Borgey et Jeanne Morinière.
Le collectif Pour une hydrologie régénérative (PUHR), constitué de citoyen·nes comme Maryse Perrier-Borgey ou Jeanne Morinière, propose des démarches systémiques et concertées.
Dans l’Ain, à Colomieu, le collectif a œuvré à l’échelle communale pour transformer la gestion des eaux pluviales et réhabiliter des zones humides.
« Pour que l’eau reste sur les territoires, il faut la ralentir, la répartir, l’infiltrer et la stocker dans les réservoirs naturels que sont les sols et les arbres », estime Maryse Perrier-Borgey.
En s’appuyant sur des solutions fondées sur la nature, les équipes ont conçu des jardins de pluie, végétalisé l’espace public pour lutter contre les îlots de chaleur et favorisé l’infiltration en amont, ralentissant ainsi les chemins de l’eau sur les parcelles agricoles. Une mare anciennement comblée a été recreusée, un ruisseau a retrouvé ses méandres.
Colomieu est une commune pilote engagée dans un appel à manifestation d’intérêt de l’Agence de l’Eau.
En nord-Isère, notamment sur le bassin de la Bourbre, le PUHR déploie des démarches de « design territorial » impliquant des propriétaires privés et des agriculteurs.
« Pour transformer un système complexe, il faut impliquer tous les acteurs — collectivités, agriculteurs, entreprises et citoyens — dans la décision », estime Jeanne Morinière.
Cela se traduit sur le terrain par des aménagements low-tech : plantation de haies bocagères, création de fossés à redents…
Ce faisant, PUHR joue la carte du collectif en organisant des chantiers participatifs et en créant de véritables compétences partagées. L’idée : prouver qu’il est possible d’agir efficacement à l’échelle de mini-bassins versants grâce à l’implication croisée des citoyens, des techniciens et des élus.
L'entreprise en tant qu'acteur du vivant : l'engagement de L'Hydrocultrice
Un acteur économique privé peut aussi s’emparer de ces sujets pour transformer sa contribution territoriale. L’entreprise Cros est une entreprise à mission qui porte une vision collective. Récemment, elle a créé une filiale : L’Hydrocultrice.
« L’entreprise a fait évoluer son modèle pour devenir entreprise à mission et inscrire ses actions dans une vision régénérative à long terme », explique Maximin Enjolras.
L’Hydrocultrice a fait le choix de ne plus penser la gestion de l’eau sous le seul angle de la production ou de l’extraction, mais bien de l‘«engendrement». Elle déploie une approche de dendro-hydro-ingénierie qui articule arbres, sols et cycles de l’eau. Sur les contreforts du Vercors où elle est installée, son équipe installe un monitoring scientifique rigoureux pour quantifier l’impact réel des aménagements.
Son action vise à modifier la résilience de nos forêts et à transformer les territoires en de véritables « éponges » capables de ralentir et d’infiltrer l’eau.
Pour Maximin Enjolras, cette démarche démontre que les entreprises ont un rôle majeur à jouer aux côtés des collectivités et des citoyens : engager des investissements de long terme, porter une responsabilité écologique concrète et faire de la santé des écosystèmes un pilier central de leur raison d’être.
Maximin Enjolras.
Pour gérer l’eau en période de crise, la technique seule montre ses limites. En faisant dialoguer la rigueur de la donnée scientifique, la force du droit, l’ingénierie des sols et la parole citoyenne, les isérois ouvrent la voie pour prendre durablement soin de notre ressource commune.