Interview - Aurélie Sutter

Au-delà de la performance, soyons robustes !

Pour faire face aux incertitudes, aux crises et aux tensions sur les ressources, la recherche de performance est une impasse. Inspirée du fonctionnement du vivant, la robustesse propose une autre manière de penser les organisations et leur développement.

Pour Aurélie Sutter, facilitatrice de projets et membre du collectif larobustesse.org, les entreprises sociales ont un rôle essentiel à jouer dans cette transition. 

« La robustesse », c'est quoi au juste ?

La robustesse, c’est être en capacité de rester stable face aux fluctuations, et viable dans la durée.

De nombreux chercheurs qui étudient les systèmes vivants, notamment Olivier Hamant, ont observé que les êtres vivants favorisent, dans leur développement, des critères de sous-optimalité, que l’on pourrait qualifier de « contre-performance ». Pour évoluer dans un monde qui fluctue en permanence, ils ont besoin de marges de manœuvre, et celles-ci existent précisément parce qu’ils ne sont jamais à l’optimum.

On retrouve par exemple de la redondance, de l’hétérogénéité, du hasard ou encore des incohérences dans tous les systèmes vivants. Tous ces mécanismes permettent de résister aux chocs en maintenant une forme de stabilité dynamique face à l’imprévu.

Les cellules-souches par exemple, capables de se régénérer et de générer de nouvelles cellules, ont développé des compétences parce qu’elles sont plus lentes que les autres. Cette lenteur leur laisse le temps de recevoir différents signaux et de développer des compétences qu’elles n’auraient pas pu acquérir autrement.

Dans les
systèmes

vivants :

redondance,

hétérogénéité

hasard

incohérences

En quoi le vivant peut-il nous inspirer pour faire face aux crises actuelles ?

Nous développons nos sociétés, nos organisations et nos projets en considérant que le monde est stable, et les ressources abondantes. Dans un tel contexte, la performance, qui cherche à atteindre un objectif en réduisant les moyens pour y parvenir, peut se justifier. Mais dans un monde instable et limité en ressources, c’est une stratégie vouée à l’échec.

J’aime beaucoup l’idée de mettre les lunettes de la robustesse pour nous aider à voir les choses sous un nouvel angle : c’est une manière de nous guider, en nous inspirant de stratégies éprouvées depuis 3,8 milliards d’années. En termes d’innovation, le vivant est une source inépuisable d’inspiration !  

Chercher à rester stable malgré les fluctuations est l’inverse de la rigidité. C’est une stabilité dynamique : la capacité à ne pas s’effondrer au moindre choc. Pour cela, il faut se redonner des marges de manœuvre et accepter de ne pas tout optimiser.

La viabilité, elle, consiste à se projeter dans la durée. Cela implique de ne pas dégrader la santé du milieu dans lequel nous évoluons ni notre propre santé. On parle alors de santé commune : la santé des personnes, celle de la société et celle des milieux naturels et des autres vivants. Pour un projet ou une organisation, la question devient : comment contribuons-nous à cette santé commune ?

Performance

=

efficacité
(atteindre son objectif)

+

efficience
(avec le moins de moyens possible).

Pourquoi la recherche permanente de performance serait-elle si délétère ?

Aujourd’hui, nos sociétés fonctionnent principalement selon une logique de performance, et à force de chercher l’optimum partout, nous avons supprimé nos marges de manœuvre. Nous avons tout optimisé : nos vies, nos milieux, nos espaces – qu’ils soient physiques et temporels…

À toutes les échelles, nous avons fait la chasse à ce que nous considérons inutile – autrement dit non productif.

Or, ce fonctionnement arrive à un point de rupture, et on observe aujourd’hui des formes de burn-out à tous les niveaux : santé physique et mentale des personnes, santé de la société dans laquelle nous évoluons et santé des milieux naturels et des autres espèces. Les voyants sont au rouge sur l’ensemble de ces dimensions.

Nous avons dépassé un certain nombre de limites et constatons aujourd’hui les conséquences néfastes de cette quête de performance.

Optimisation excessive
= burn-out.

Santé des personnes.

Santé de la société.

Santé des milieux naturels.

Que représentent les entreprises sociales si l'on adopte cette approche ?

Quand on regarde une forêt qui a brûlé, on peut apercevoir au sol les petites repousses vertes qui émergent sur les cendres. Ces repousses symbolisent les initiatives qui émergent, partout dans les territoires, pour réinventer nos manières d’habiter la Terre.

Les structures de l’économie sociale et solidaire en font partie. Elles portent en elles des réponses à des enjeux sociaux et environnementaux et explorent déjà d’autres modèles.

Olivier Hamant utilise souvent la métaphore du vol des étourneaux. Dans ces grands ballets aériens, il n’y a pas de chef d’orchestre. Ce sont les oiseaux situés à la périphérie, ceux qui perçoivent les fluctuations du monde, qui impulsent la dynamique. Les autres suivent.

Les structures de l’ESS occupent aujourd’hui une position comparable. Elles sont encore à la marge du modèle dominant, mais leurs expérimentations peuvent contribuer à inspirer et orienter les transformations à venir.

Les entreprises sociales sont-elles naturellement plus robustes que les autres ?

Elles fonctionnent déjà selon des critères de sous-optimalité et sont guidées par la boussole de la santé commune : contribuer à nourrir la santé des humains, de la société et des milieux naturels.

Dans le monde incertain dans lequel nous sommes entrés, elles ont beaucoup à apprendre aux organisations classiques, très adaptées à un certains contextes mais très fragiles si le contexte change.

Toutefois, elles doivent évoluer dans un système où la performance reste le modèle dominant. Elles vivent donc en permanence des injonctions contradictoires.

D’un côté, elles doivent répondre aux exigences d’un environnement qui valorise l’optimisation. De l’autre, elles cherchent à inventer d’autres manières d’habiter la Terre et de faire société. Elles avancent sur une ligne de crête, et doivent trouver le bon équilibre, dans cet entre-deux que nous vivons aujourd’hui, pour consolider leur modèle d’un point de vue financier notamment.

Il est aujourd’hui essentiel de se soutenir, de renforcer les coopérations territoriales, de se penser partie prenante d’un écosystème. Comme dans la métaphore de l’archipel : chaque île conserve sa singularité, mais toutes sont reliées par l’océan. Cette interdépendance permet de résister ensemble et de faire émerger d’autres modèles.

Que faire de tout ce qui paraît « inefficace » ou « sous-optimal » dans une organisation ?

La première question à se poser est : pourquoi voulons-nous optimiser cela ? Et surtout : qu’est-ce que cette optimisation risque de fragiliser ailleurs ?

La robustesse ne consiste pas à rejeter toute forme de performance. L’enjeu est plutôt d’être en sous-performance en régime de croisière pour conserver des marges de manœuvre, puis de pouvoir activer la performance lorsque les circonstances l’exigent.

Autrement dit, il s’agit de ne pas vivre en permanence à la limite de ses capacités.

Comment une entreprise sociale peut-elle se préparer à un monde plus fluctuant ?

La première étape consiste à accepter que le monde est fluctuant et que certaines perturbations resteront imprévisibles. On ne peut pas tout prévoir, mais on peut se préparer.

Pour cela, il faut regarder le robuste déjà présent sur son territoire, identifier les acteurs avec lesquels créer des liens et développer des coopérations, y compris avec des structures très différentes de la sienne.

Il faut également s’interroger sur ce qui paraît sous-optimal dans son organisation. Peut-être que ces éléments jouent un rôle plus important qu’on ne l’imagine et permettent justement de préserver des capacités d’adaptation.

Quelle posture adopter pour construire des projets réellement robustes ?

La robustesse invite aussi à transformer notre manière d’agir. Plutôt que d’adopter une posture de sachant qui affirme connaître les solutions, il s’agit davantage d’entrer dans une posture de facilitation.

On peut dire : « Voilà ce qui m’anime, voilà ce qui a du sens pour moi, mais je ne sais pas exactement comment y parvenir. » Cette ouverture crée les conditions pour attirer d’autres acteurs, d’autres compétences et d’autres points de vue.

Finalement, la robustesse consiste à construire des projets qui dépassent les intérêts d’une seule organisation et qui contribuent à la santé du territoire dans son ensemble. C’est en faisant écosystème que nous pourrons développer des réponses viables dans la durée.